Phobia

La sonnerie du téléphone retentit. Je décroche.

« Allô.
– Coucou mon Jannosch*, comment vas-tu ? »

Mon amie Audrey est au bout du fil. Je sais que la conversation va durer, je tends la main vers mon paquet de clopes, mon briquet, m’assure qu’il y a bien un cendrier sur la table de nuit et m’assois confortablement sur le lit.

Audrey, je la connais depuis deux ou trois ans. Je l’ai rencontrée quand elle est sortie avec mon ami David. Mon « grand » ami, devrais-je dire. Pas parce qu’il fait une tête de plus que moi (ce qui n’est guère difficile) mais bien parce qu’entre nous les liens sont très forts. C’est lui qui m’encourage à faire mon coming out et il est le premier auprès de qui je le fais, il est le premier garçon dont j’ai partagé le lit (pour dormir en tout bien tout honneur, je précise, cher lecteur-qui-tire-des-conclusions-hâtives), il a aussi été le premier (et le seul à ce jour) hétéro à me rouler une pelle (tu continues avec tes conclusions, si, si, je le sais ! Mais ne sois donc pas si binaire !)… bref, ce genre d’Ami-là (oui, j’ai mis une majuscule pour l’emphase, c’est ainsi).

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La vie est une affaire de choix et je n’ai pas la prétention d’avoir toujours fait les bons. Pour des raisons dont je n’ai pas un souvenir très clair, à la séparation d’Audrey et David, j’ai fini par choisir le camp d’Audrey (parce que, ne nous leurrons pas, lorsqu’on est ami avec un couple, il est presqu’impossible de ne pas choisir). C’est ainsi, il n’y a pas lieu d’épiloguer sur le sujet, ce qui est fait est fait.

Je n’ai aucun souvenir du début de cette conversation téléphonique. La pluie, le beau temps, le boulot, que sais-je… En revanche, je me souviens très bien de la raison de son appel. Son mariage est dans quelques mois et en tant qu’ami proche, je suis bien évidemment invité. Et mon copain de l’époque aussi. Mais la question du mariage, qui est effectivement abordée, prend un tour qui va me laisser un goût aigre dans la bouche.

« Blablabla, tu comprends, blablabla, c’est pas facile à te dire mais bon voilà, finalement tu ne vas pas pouvoir venir à mon mariage parce que, tu te souviens de Machine (copine de son témoin) ? Et ben figure-toi qu’elle est ho-mo-pho-be. »

Quatorze ans après, ces syllabes résonnent encore dans le combiné, dans mes oreilles, dans ma tête. Je les entends me gifler très distinctement, l’une après l’autre. Audrey les a d’ailleurs prononcées sur un ton tranchant, une tonalité légèrement plus aiguë, pour être bien certaine que je comprenne et qu’elle n’ait pas à répéter. C’est la première fois, du haut de mes vingt-quatre ans, que je suis confronté à ce mot que je n’avais jusqu’alors croisé que de loin, dans la presse, sans que jamais je n’en sois l’objet.

« Tu comprends, elle est ho-mo-pho-be ».

Je ne me souviens pas de ma réponse mais, connaissant celui que j’étais alors, j’ai probablement dit que, oui, je comprenais, que non, ce n’était pas un problème et que non, non, vraiment, je ne lui en voulais pas. Cette Machine, je l’avais rencontrée quelques semaines auparavant lors d’une soirée chez Audrey. Une petite blonde un peu rondelette qui n’avais pas l’air dégoûté de me voir avec mon mec. Qui a accepté de nous parler ce soir là. De rire avec nous, probablement. Qui ne nous a pas jeté de regard noir ni d’eau bénite à la tête. Mais ce n’est pas le problème.

Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé juste après. J’ai probablement raccroché après qu’on ait convenu de se rappeler. J’ai probablement lâché un profond soupir. Je suis probablement resté un moment assis, le regard dans le vide, l’esprit hagard après cette conversation. Je me suis très probablement allumé une cigarette. Me suis-je levé pour aller regarder par la fenêtre, admirer la vue nocturne sur la ville ? Ai-je appelé quelqu’un ? Je n’en ai aucune idée. Je ne me souviens pas en avoir parlé à quiconque, à vrai dire…

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Ce n’est pas tant que l’on me retire une invitation sous prétexte que ma présence risquait de mettre mal à l’aise UNE personne (une seule) qui m’a fait mal que le fait que le coup vienne de quelqu’un qui s’est toujours défini comme une amie, une vraie, une proche, quelqu’un qui était sensé me porter une affection sans borne (et à qui je le rendais bien).

Ce n’est pas la première trahison que j’ai eu à subir (ni la dernière). On n’est jamais trahi que par les siens, c’est un fait. Et la trahison, c’est quelque chose que je ne pardonne pas. Jamais. Cette conversation avec Audrey fut la dernière. J’ai su quelques temps après que le mariage avait été reporté pour une obscure raison (un autre pédé-repoussoir identifié dans la liste des invités, peut-être ?). J’ai du recevoir une ou deux cartes de voeux, auxquelles je n’ai jamais répondu. Je n’ai jamais eu de nouvelles et je n’en veux pas.

Cette histoire, je n’en avais jamais parlé avec mon mari. J’en avais enfoui le souvenir au plus profond de ma mémoire et je n’y pensais plus. Jusqu’à cet échange avec David la semaine dernière qui a fait remonter certains souvenirs à la surface. J’évacue celui-ci en le couchant ici et je garde les autres, parce qu’ils me rappellent des moments plaisants.

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*Tu peux trouver ce surnom étrange, idiot ou marrant, peu m’importe. Sache seulement que son usage est strictement réservé à une minuscule poignée de vieux amis (mais ils ne font pas leur âge) et que je te prie de ne pas l’utiliser si tu n’es pas l’un de ceux-ci.

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3 réflexions sur “Phobia

  1. Ah bin mince alors ! Ne pas t’inviter pour cette unique raison ?! Personnellement j’aurais du mal à le digérer, surtout venant d’une amie très proche. Et je comprends ton état d’esprit bien que n’ayant pas encore eu à me confronter à ce genre de situation… Ah bin si pardon, au niveau familial mais là, les branches pourries responsables de propos désobligeants ont été coupées. Courage !

  2. Ping: Ring my bell… | j'ai tué l'amour

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